Toucher pour comprendre
Votre petit bout à 3 mois, son adaptation à son arrivée en crèche s’est bien passée. Il est couché sur un tapis d’éveil et chouine un peu lorsque son auxiliaire de puériculture arrive du fond de la pièce pour voir ce qu’il se passe. Va-t-il la reconnaître ? A quel moment comprendra t’il qu’elle vient s’occuper de lui ? Quand il verra son visage, assurément. Mais avant même qu’elle ne se penche vers lui, bébé la reconnaîtra aussi peut-être au rythme de sa marche, au son de sa voix, voire à la douceur et à l’odeur de sa joue. Vue, ouïe, toucher, odorat sont pour un bébé autant d’indices de reconnaissance. Pour décoder le monde qui l’entoure et reconnaître son auxiliaire même si elle a changé de coiffure, de chemisier ou que sa voix est enrouée, les sens de votre petit trésor ne fonctionnent pas séparément les uns des autres. Cette aptitude des nourrissons à utiliser l’ensemble de leurs capacités sensorielles de manière non pas séparée mais coordonnée leur permet petit à petit de se repérer dans leur environnement et d’y identifier ce que les psychologues appellent des invariants.
Liens entre toucher et vision
Cette synthèse des informations perçues par différents sens permet très tôt à votre poussin de décrypter ce qui l’entoure. Elle est particulièrement étonnante quand elle met en jeu toucher et vision. A ce sujet, savez-vous comment se comporte un bébé âgé de seulement 9 minutes qui n’a encore jamais vu de visage humain ? Si, dans le cadre d’une expérience scientifique, on lui présente une cible représentant un visage aux traits bouleversés, une cible vierge et une cible représentant les traits d’un visage normal, il poursuit plus longuement du regard celle représentant le visage normal. Explication : en passant du temps in utero à toucher son nez, sa bouche, ses yeux, Bébé se serait forgé une représentation minimale de son visage. Mais chose extraordinaire encore, il serait en mesure, dès sa naissance, de reconnaître visuellement quelques choses d’analogue à son adorable minois. A retenir : le cerveau du bébé est capable, très précocement, de décrypter une information visuelle grâce à des informations glanées par le toucher. Il y a transfert d’informations d’un sens à l’autre.
Des récepteurs sur le bout de la langue
Le toucher est le premier sens à fonctionner chez l’enfant in utero, même si à la naissance, contrairement à l’audition, il est encore immature. Immature et néanmoins fonctionnel, comme nous venons de le voir ! Le sens du toucher est aussi celui qui possède le plus grand nombre de récepteurs, notamment sur les mains, et dans la bouche, zones privilégiées chez les tout-petits. Côté bouche : à la maison, faites l’expérience de donner à votre bébé une tétine au goût identique à sa tétine habituelle, mais de forme ou de texture différente, il va très vite s’en apercevoir…la mémoire du toucher se loge dans la paume de la main, sur la pulpe des doigts mais aussi sur le bout de la langue.
Comment mesure-t-on la mémoire des bébés ?
Côté menottes, même si la manipulation d’objets ne semble pas être le fort des nourrissons, de nombreuses expériences montrent que la mémoire du toucher (appelée aussi mémoire haptique), même si elle est fragile, existe bel et bien. Pour en apporter la preuve, la technique, fréquemment utilisée en labo est celle de l’habituation : on présente à plusieurs reprises au bébé un objet, tel qu’un petit cylindre, sans qu’il puisse le regarder (jusqu’à 5 mois, ils acceptent facilement de ne pas voir ce qu’ils touchent, après, c’est plus compliqué). Nous savons que dans ce contexte, plus l’enfant se sera habitué à l’objet, plus il s’en désintéressera par la suite pour orienter son intérêt vers la nouveauté. Quelques secondes ou quelques minutes après cette « habituation », pour savoir si le bébé se rappelle du stimulus initial, on lui propose un « test » en lui donnant, par exemple, ce même objet à tenir ou un nouvel objet. Sa réaction, ses réflexes, son temps d’agrippement ou d’évitement de l’objet permettent alors de savoir s’il le reconnaît et s’il en a mémorisé certaines informations. Pratique ! Ainsi, on sait qu’à l’âge de 2 mois, il reconnaît un objet jusqu’à 30 secondes après l’avoir eu en main. A l’âge de 4 mois, il s’en souviendra pendant 2 minutes : il s’agit bien là de mémoire sensorielle à court et à long terme, en œuvre parfois dès la naissance.
L’enfant apprend du bout des doigts
Ces techniques de décryptage du monde et d’apprentissage basées sur les sens et leur interaction se mettent spontanément en place chez le bébé. Alors respectons-les ! Certaines démarches pédagogiques destinées aux plus grands s’en inspirent. Ainsi, pour la préparation à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, la mémoire « tactile » a fait ses preuves : certaines écoles ont ainsi coutume d’utiliser des lettres rugueuses qui peuvent être fabriquées à partir de toile épaisse. Avec l’index et le majeur réunis, l’adulte suit le tracé de la lettre rugueuse tout en prononçant phonétiquement la lettre, puis il propose à l’enfant de faire de même.
Moralité : si vous avez un touche à tout à la maison, eh bien c’est tant mieux !

